Le mouvement situationniste reste irrémédiablement lié au philosophe Guy Debord et à son  emblématique ouvrage « la société du spectacle. » Ce courant révolutionnaire fécond influença considérablement son époque, et de manière plus ou moins consciente l’ensemble des arts de la deuxième moitié du 20ème siècle. Beaucoup d’artistes se revendiquent encore comme situationnistes ou héritiers de Debord. En 2009, l’état français décida d’ailleurs de classer l’ensemble de ses archives au patrimoine national, s’opposant ainsi à son acquisition par la prestigieuse université de Yale. Alors comment quelques révolutionnaires ayant formé un mouvement d’avant-garde à l’arrière d’un bistrot se retrouvèrent intégré au patrimoine français ? Rien de mieux qu’une histoire pour vous narrer leur périple.


Un beau jour de juillet 1957, un groupe d’hommes de lettres d’inspiration révolutionnaire, profondément influencé par le dadaïsme, le surréalisme, et les thèses picturales révolutionnaires se terminant en –isme, créèrent dans l’arrière salle d’un bar de Cosio d’Arroscia (Italie), l’Internationale Situationniste. Parmi eux se trouvait un certain Guy Debord, futur auteur de « la société du spectacle » et tête pensante de mai 68. Sans le savoir vraiment, ils posèrent les bases d’un courant majeur.

Guy Debord (1931-1994)

Le futur révolutionnaire avait 9 ans lorsque les allemands s’emparèrent de la France, et y installèrent Pétain dont le gouvernement dilua sa nature dans une propagande abondante censée rallier la population à sa cause. Radios et journaux collaborèrent pleinement dans l’entreprise vichyste et la guerre fit alors émerger une arme nouvelle, terriblement efficace: l’arme médiatique.

Le jeune Debord put également constater l’importance de la technique dans l’utilisation du pouvoir, ainsi que l’émergence des médias de masse alors qu’un autre conflit s’esquissait, aussitôt les nazis vaincus, opposant deux blocs idéologiques : l’Ouest Capitaliste et l’Est Communiste. Chacun possédait ses artistes mettant l’art au service de la cause sans ne jamais remettre en question les dogmes, figeant ainsi la création en simple propagande idéologique.

Puis arriva le choc : le scandale provoqué par la projection du film Traité de bave et d’éternité d’Isidore Isou en 1951 au festival de Cannes. Ce détournement dévoila au jeune Debord les possibilités offertes par le cinéma et les audaces artistiques permises par ce médium en plein essor. La mise en scène pouvait se retourner contre ceux-là même qui l’utilisaient à des fins propagandistes et manipulatrices (Soit le pouvoir capitaliste à l’ouest et communiste à l’est).

 

Cliquer ici pour voir la vidéo.


Les deux hommes se rapprochèrent alors, unis dans leur volonté de révolutionner l’art dans son ensemble. Mais tandis qu’Isou souhaitait se cantonner à la création culturelle, Debord, influencé par le marxisme et l’anarchisme, souhaitait étendre la portée de son action au domaine politique. La rupture ne tarda pas, et en 1957 ce dernier créa l’international situationniste.

L’Internationale Situationniste (1957-1972)

Le mouvement, que beaucoup d’artistes rejoignirent peu de temps après sa création en 1957, porta tout d’abord sa réflexion sur la crise de l’art en tentant de trouver des remèdes novateurs et avant-gardistes. Celui-ci se proposa ainsi de « changer le monde en dépassant toutes les formes artistiques par un emploi unitaire de tous les moyens de bouleversement de la vie quotidienne. » Comment ? Et bien en construisant des « situations ». Quoi qu’est-ce donc que cela ? Et bien voici la définition de Debord : « Moment de la vie, concrètement et délibérément construit par l’organisation collective d’une ambiance unitaire et d’un jeu d’événements.” Ces situations s’apparentaient à des situations dont le déroulement « normal » se trouvait perturbé (ce qu’on nomme évènement, c’est à dire quelque chose d’imprévu, brisant le cours normal des choses), soit donc un détournement en bonne et due forme.

 

Cliquer ici pour voir la vidéo.


En bref l’organisation souhaitait décloisonner le secteur culturel du secteur marchand, abolir les sphères du quotidien (travail-culture-consommation…) afin de créer de nouveaux rapports entre les gens, bien plus sincères, débarrassés des rapports marchands et des inégalités (rien que cela!).  Car selon Debord, la société, sous l’influence de la technique et des médias, devenait une société du spectacle les représentations se substituaient à la réalité en servant le pouvoir. Donc pour atteindre le pouvoir, il fallait subvertir ses représentations.

La Société du Spectacle

Le concept, forgé tout le long de son ouvrage éponyme publié en 1967, constatait la mutation profonde des rapports sociaux avec l’avènement des médias de masse, chacun se donnant en spectacle auprès des autres afin de forger une image particulière de lui-même. La politique elle-même devenait spectacle!

 

Cliquer ici pour voir la vidéo.


Utiliser le spectacle contre lui-même, en détournant son scénario original au travers de “situations” (nommées de nos jours happening) soulignant le caractère fictif du cours des choses, devait ainsi permettre de combattre l’organisation spectaculaire. Forcément lorsqu’advint mai 68, le mouvement y trouva là la plus belle illustration de ses thèses, et la mise en application la plus efficace de ses moyens d’action.

 

Cliquer ici pour voir la vidéo.


L’espace d’un mois l’art fut mis au service de l’action politique, qui elle-même se confondit avec la libération des désirs tant souhaitée par Debord et son mouvement. La si espérée révolution du quotidien advenait enfin avec son lot d’affiches, de slogans, et de transgressions, bref de « situations »!

Déclin

Cependant, à l’ivresse euphorique des 60’s succéda la gueule de bois des 70’s (les Beatles venaient de se séparer entre autre…), et le mouvent situationniste décida de se dissoudre en 1972 dans une certaine indifférence (contrairement aux Beatles). Guy Debord ne put dès lors qu’observer la réalisation de la société du spectacle et l’importance toujours plus grande de la technique.

Atteint de polynévrite alcoolique, il se suicida en 1994, laissant derrière lui une oeuvre considérable et l’amer constat de l’échec de son idéal politique, soit une société émancipée de ses rapports marchands, de ses relations superficielles et spectaculaires, et débarrassée de ses inégalités. Debord avait réussi son constat, et échoué son projet politique comme tant de philosophes révolutionnaires.

Héritage

Car si la société parfaite n’existe toujours pas, le concept de spectacle ne cesse de se vérifier chaque jour. Il suffit de constater l’incroyable influence des réseaux sociaux, et de Facebook notamment, ce logiciel où les rapports se révèlent “médiatisés par des images”, pour s’en convaincre.

 

Cliquer ici pour voir la vidéo.


De même le succès de la télé réalité où on scénarise la réalité, l’importance de la communication dans le champs commercial et politique, ou encore le poids de la presse people où les stars se mettent en scène, démontrent l’influence du spectacle dans tous les domaines de l’existence.

Le situationnisme, quant à lui, révolutionna le champs artistique en prônant le détournement à tout va. Des artistes comme Banksy, Shepard Fairey, ou Erro s’inspirèrent, plus ou moins consciemment, de ses méthodes subversives.

Plus généralement, la culture pop dans son ensemble s’en trouva imprégnée (plus ou moins consciemment bien sur) puisque sa méthode créative se base sur le détournement. A ce titre les geeks correspondent d’une certaine manière aux héritiers du mouvement en fondant leur philosophie sur le détournement technologique et la gratuité. Et même si bon nombres devinrent millionnaires, l’argent ne constitua pas leur motivation ultime. Et par exemple, lorsque les gouvernements s’en prirent à Dessange, le fondateur de Wikileaks, une communauté de hackers s’empressa de pirater « les sites ennemis« , renouant ainsi avec les bonnes vieilles méthodes situationnistes.

Sur le plan politique, les modes d’action basés sur des actions ponctuelles et médiatiques ne peuvent ignorer le situationnisme. Green Peace, Michaël Moore, ou les Yes Men sont des activistes cherchant à lutter de façon “spectaculaire”, s’accaparant l’injonction debordienne “dans un monde renversé, le vrai est un moment du faux.” Dans ce cas précis, une action restreinte fortement médiatisée vaut mieux qu’un rassemblement massif, et le militantisme s’intègre parfaitement au spectacle.

 

Cliquer ici pour voir la vidéo.


Alors si Debord et le situationnisme ne renversèrent pas la société marchande, ils bouleversèrent néanmoins profondément le champs de la création. Car si ce dernier ne peut se revendiquer comme une idéologie, il constitue en revanche une méthodologie artistique, voir politique (sans connotation idéologique), terriblement efficace dans nos “sociétés spectaculaires”. Alors pouvons-nous prophétiser que ce siècle sera debordien? Probablement. En tout cas nous ne sommes pas prêt d’oublier son histoire, ou plutôt son récit.

P.S: si vous aussi vous êtes des pirates, postez vos créations sur notre mur

 

Vous avez aimé cet article ? partagez-le !   
partagez
  • Pinterest button
  • Rendez-vous sur Hellocoton !

Best-of

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>