Boardwalk Empire: une contre-histoire en série

Boardwalk Empire, la nouvelle série évènement, vient se tailler une bonne part du gâteau en sortant la grosse artillerie : Scorsese (qui réalise le pilote) et Wharlbergh à la prod, Térence Winter aux manettes (un ancien scénariste et producteur exécutif des Sopranos), Steve Buscemi (ex Mr Pink dans Reservoir Dogs) et Michael Pitt (Kurt Cobain dans Last Days) en guise  de (anti) héros, et enfin le plus gros budget jamais consacré au pilote d’une série (18 millions de $). Celle-ci nous raconte l’histoire d’une ville dans les années 20, Atlantic City, de Nicky Thompson, son trésorier véreux, et de son conducteur, ancien combattant de la 1ère guerre mondiale, Jimmy Darmody. La trinité mafieuse (sexe-argent-trahison) se trouve heureusement respectée dans cette vaste fresque dont l’esthétisme respecte scrupuleusement son époque de narration. Mais plus qu’un simple divertissement, le nouveau né de la chaîne américaine HBO prolonge une tendance de la contre-culture, et des séries TV en ce moment : la contre histoire. Ouvrons le manuel :

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Quelle est la différence entre un livre d’histoire et une production cinématographique retraçant, ou du moins s’inspirant, d’un fait ou d’une riode historique ? La première retrace un déroulement neutre et objectif tandis que la seconde corrompt son sujet dans une oeuvre remplaçant la vérité par le divertissement. Point barre.

Or il se pourrait que la culture pop ne l’entende pas de cette oreille. Car derrière son inoffensive et apparente façade divertissante, celle-ci abrite souvent un message bien plus subtil qu’il n’y paraît. Un peu comme les œufs kinder : sous l’œuf en chocolat se cache un cadeau à l’utilité certes plus ou moins discutable(voir Mc Guffin). Or, les films se situant dans des périodes historiques bien définies nous renseigne souvent plus sur l’époque l’ayant produite, que celle dans laquelle se déroule l’intrigue. Michel Foucault,célèbre philosophe ayant étudié l’influence des pouvoirs dans la constitution du (des) savoir(s), posait comme contextuelle toute connaissance humaine. De la sorte, une époque ne posera pas le même regard, et ne tirera pas le même jugement, sur le passé. De la sorte l’histoire se ré-invente dans le temps en fonction de bouleversements divers (politiques, scientifiques…).

Ainsi, le récit histoirique devient donc un sujet politique central puisqu’il permet de cautionner des pouvoirs en place (ou des contres-pouvoirs) et leurs idéologies. L’URSS, avec Eisenstein, l’un de ses plus brillants cinéastes et propagandistes, réécrit ainsi l’histoire dans des fictions exaltant l’héroïsme populaire afin de soutenir le régime communiste alors en place. De même, l’un des films fondateurs du cinéma, La Naissance d’une Nation de Griffith (1915), servit à cautionner les thèses raciales du Ku Klux Klan en expliquant la défaite du sud esclavagiste comme un terrible drame et l’affranchissement des asservis comme une erreur.

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A ce titre, les films axés sur des évènements particuliers varieront considérablement selon leur contexte et leur auteur. Ainsi, les films des 50’s ou 60’s ne portèrent pas le même regard sur la 2nde guerre mondiale que ceux des années 2000.  Par exemple voici la vision classique de la guerre du Pacifique dans les 50’s :

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Et celle radicalement opposée des années 2000 :

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Un même fait et deux traitements opposés. Le patriotisme du 1er contrastant avec le pessimisme du 2nd, comment expliquer ces deux variations significatives ? Simplement par un changement d’époque : les 50’s voyaient la guerre froide s’installer durablement et la commission McCarthy traquer les films soupçonnés de sympathies communistes. Dans ce contexte les productions se devaient d’exalter la moralité, la probité et la fierté patriotique en utilisant de grands mythes fondateurs comme la 2nde guerre mondiale ou plus encore la conquête de l’Ouest (les fameux westerns avec leurs floppées de cow-boys virils!).

Mais à partir des 60’s les divers mouvements contestataires remirent en question ces fameux mythes fondateurs et des valeurs comme le patriotisme, le sacrifice, l’engagement guerrier (les fameux mouvements pacifistes avec leurs flopées de Hippies chevelus!), ce qui bien entendu se répercuta sur le cinéma. Du western (La Horde Sauvage, Little Big Man…) à la comédie (les films de Woody Allen), en passant par la science fiction (La Planète des Singes, Alien…) et la guerre (Apocalypse Now…), Hollywood brisa l’image du héro indestructible et de l’Amérique infaillible (traumatisée par la Guerre du Viêtnam) en se rebaptisant au passage « Nouvel Hollywood« .

Beaucoup de films issus de la contre-culture perpétuent ce scepticisme moderne en utilisant l’histoire, une histoire fortement influencée par le présent. Justement les séries actuelles semblent prendre la relève : Deadwood, Mad Men, et maintenant Boardwalk Empire, ces productions télévisuelles se plaisent à nous conter un passé dont l’écho se révèle étrangement contemporain.

 

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Boardwalk Empire nous relate la vie d’une ville touristique, durant la prohibition, corrompue jusqu’à la moelle (et c’est peu de le dire !). Les figures importantes de cette nouvelle Babylone rencontrent justement des figures posthumes du gangstérisme, comme Capone ou Luciano, encore réduites au stade de jeunes loups rongés par l’ambition, mais que la stratégie, couplée à une absence totale de morale, consacrera inévitablement .

Mais outre ses traditionnels récits d’alcools frelatés et de truands qui se flinguent, BE est la série d’une époque ayant subie la crise (la notre). Outre son esthétique vintage et son aspect historique, celle-ci ressemble à Mad Men en ce sens que toutes deux proposent des archétypes de personnages véritablement actuels (on pourrait voir leur nom parsemer les actualités!), et finalement très éloignés des archétypes du héros (les séries TV semblent l’oublier quand on regarde Dexter, les Sopranos…).

Des politiciens complaisants, dont la figure du fondateur de la ville constitue un beau portrait. Corruptibles, leurs convictions se monnaient des pots-de-vin reçus.

Des financiers à la morale peu affûtée, avec en tête d’affiche Arnold Rothstein, l’un des plus puissants mafieux et businessmen de son temps (et qui lança notamment Lucky Luciano et Meyer Lansky). Pour lui la valeur d’un homme ne se mesure qu’à sa capacité à le servire. « Rien de mieux que l’argent pour s’excuser.«

des hommes traumatisés par la guerre comme Jimmy ou Richard Harrow, la gueule cassée qui, dépitée, rejoindra la mafia pour devenir l’un de ses plus puissants tueurs. Les horreurs du front européen transformeront cet être plutôt bon en un froid meurtrier.

Et bien sur le héro à la conjoncture de tout cela, Enoch Thompson, rongé par le doute (comme le héro de Mad Men), mais sachant parfaitement manipuler son entourage, à commencer par l’ensemble des habitants d’Atlantic City qu’il rackette continuellement. Habile homme, l’une de ses premières phrases résume assez bien sa philosophie: « en politique, ne prive jamais les gens d’une bonne histoire. » Le héro n’en est plus vraiment un. John Wayne où es-tu!

Au fond, cette série nous propose ni plus ni moins une histoire politique de l’Amérique en utilisant le lorgnon du gangstérisme, ce qui caractérise parfaitement Scorsese (comme Gangs of New-York ou dans une moindre mesure les Affranchis et Casino), un cinéaste issu du Nouvel Hollywood. Et ce qu’elle nous présente ne relui pas par sa morale mais plutôt son cynisme exacerbé, celui-là même mis en accusation lors de la crise financière de 2008 avec ses intrications politiques et financières multiples. Car plus qu’une histoire sur la prohibition, cette série ressemble bizarrement à une contre-histoire de notre présent. Une contre-histoire bien loin de ressembler aux épopées héroïques des 50′s…John Wayne où es-tu?

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