Un jour vos enfants vous demanderont: « papa, maman, c’est quoi la pop? »Dès lors quoi leur répondre sincèrement? « Bah c’est Warhol avec Marylin, les Beatles puis un tas d’autres artistes passant sur MTV. Et n’oublions pas Michaël Jackson ou Madonna, bref c’est un peu le bordel.. » Pas simple n’est-ce pas? Avant que l’histoire ne choisisse pour vous en établissant des critères trop flous commençons dès maintenant par esquisser une contre-histoire de la pop. Pourquoi contre-histoire? Parce que le récit qui va suivre ne correspond pas forcément à ce que la majorité considère comme relevant de la culture pop. En effet nous commencerons notre récit à partir de  l’une des 1ères productions artistiques issues de la révolution industrielle en cours au 19ème siècle, l’impressionnisme, soit un courant communément considéré comme complètement extérieur à la pop et pourtant, tout partit de là…Car si nous considérons la pop comme étant le langage de la post-modernité, il eû bien fallu établir une modernité, et sa naissance constitue le 1er chapitre.

Manet, Le Déjeuner sur l’Herbe (1862)

Fut un temps où la peinture posa la mythologie et la religion comme objets privilégiés de représentation et le réalisme comme principal critère de beauté. La Vierge Marie, Bacchus, Le Christ, Castor et Pollux, ou encore Saint-Jérôme, l’art ne cessa de s’inspirer des grands récits au travers desquels la civilisation européenne construisit son identité. Les peintres se devaient donc de posséder une solide culture littéraire et historique afin de retranscrire le plus fidèlement possible ce savoir encyclopédique. Uccello, Botticelli, Michel-Ange ou encore Nicolas Poussin s’employèrent tout au long de leur carrière à illustrer le plus exactement possible la culture classique et élitiste. Référence historique et réalisme esthétique, voilà quels furent les critères de jugement en cours des siècles durant.

Le Caravage, Judith et Holopherne, 1598

Ces principes se retrouvent dans la méthode édictée par le peintre Charles Le Brun en 1648 au sein de la Nouvelle-Académie afin de régler l’enseignement et la pratique des beaux-arts. Cette tout-puissante institution régenta pendant plusieurs siècles les critères esthétiques en oeuvre aussi bien en peinture qu’en sculpture ou en architecture. Ses deux principes fondateurs furent:

- Respecter la hiérarchie des genres: théorisée par l’historien André Félibien, cette notion adosse la beauté d’une oeuvre à l’évènement auquel elle fait référence. Les sujets doivent donc être de nature mythologique ou religieuse et revendiquer une portée morale. L‘héroïsme ou la tragédie se trouvent ainsi autant exaltés que dans les grands récits fondateurs de l’humanité (bible, l’Iliade, l’Odyssée…), et particulièrement la civilisation européenne. Profondément savant (culturellement parlant), cet art s’oppose aux thèmes populaires considérés comme vulgaires et dégradant car privilégiant les sentiments à la raison.

-  La primauté du dessin sur la couleur: créer une illusion de profondeur sur une surface plane requiert une très bonne maîtrise des contours et des ombres afin de produire une oeuvre la plus réaliste possible. A ce titre l’apprentissage du dessin est primordial tandis que la couleur se trouve reléguée à un rang inférieur dans la hiérarchie de l’enseignement. « Le dessin comprend les trois quarts et demi de ce qui constitue la peinture » expliquait Ingrès. La couleur étant un accident de la lumière selon Aristote, celle-ci va à l’encontre de la mission de la peinture qui est d’illustrer des valeurs éternelles et immuables. Pire, la couleur semble même représenter une terrible menace comme l’expliqua Charles Blanc: « L’union du dessin et de la couleur est nécessaire pour engendrer la peinture, comme l’union de l’homme et de la femme pour engendrer l’humanité ; mais il faut que le dessin conserve sa prépondérance sur la couleur. S’il en est autrement, la peinture court à sa ruine ; elle sera perdue par la couleur comme l’humanité fut perdue par Eve ». Ce dernier semblait pressentir les fulgurances subjectives à venir…

Ingrès, Achille recevant les ambassadeurs d’Agamemnon (1801)

Parallèlement, alors que la science et le politique grignotaient toujours un peu plus du pouvoir religieux à partir de la Renaissance, certains peintres se détournèrent des motifs divins et mythologiques pour se consacrer aux êtres de chaire et d’os. Le peuple, la bourgeoisie naissante, la noblesse ou encore les rois devinrent des sujets d’inspiration et conférèrent ainsi à la peinture une dimension profane encore inédite (particulièrement en Hollande durant le 17ème siècle). Les évènements politiques finirent même par se hisser au statut de mythe (avec Delacroix notamment), jusqu’alors jalousement conservé par la littérature grecque et biblique, mais avec toujours le même souci de réalisme et d’exactitude. Et alors que l’art revendiquait une mission moraliste en privilégiant le beau, le sublime et le savant, des peintres s’intéressèrent, à partir du 19ème siècle, au monde populaire et à sa culture parfois grivoise (Courbet avec son Origine du Monde et Manet avec Olympia et le Déjeuner sur l’Herbe). Mêmes les figures jusqu’alors sacrées perdirent de leur divine aura. A ce titre l’évolution de la représentation Vénus, déesse de la beauté, la séduction et l’amour dans la mythologie romaine est très emblématique de ce basculement (de jeune prude fraîchement éclose chez Botticelli elle devint prostituée sous les traits provocateurs de Manet).

Sécularisation du personnage de Vénus au fil des siècles (cliquez pour agrandir)

Puis survint un outil, aussi révolutionnaire que symbolique de l’industrialisation massive de la société à la fin du 19ème siècle, capable de retranscrire PARFAITEMENT la réalité. Quoi donc? Et bien l’appareil photo (difficile, à l’heure du numérique, d’imaginer le choc perçu alors). La peinture, qui jusque là basait ses critères de beauté sur la nature du sujet peint et surtout l’exactitude des traits et des formes, voyait son existence même menacée. Comment affronter une méthode (pas encore considérée comme un art) pouvant retranscrire son objet à l’identique? La peinture perdait soudain de sa saveur à cause d’un progrès technique dont la capacité fonctionnelle risquait de la rendre sans intérêt.

Man Ray

Mais un groupe d’artistes avant-gardistes, influencés par les audaces de Courbet et Manet, trouva la parade: retranscrire la réalité telle que perçue par l’artiste, c’est à dire déformée par ses impressions. Lassés des principes rigoristes de l’Académie et de son enseignement suranné durant une époque voyant poindre l’inexorable affirmation de l’homme et de sa subjectivité, une avant-garde affirma l’existence d’une autre culture, émancipée de la lourde tutelle de l’histoire. Souhaitant accomplir leur intuition, de jeunes artistes nommés Monet, Renoir ou encore Sisley quittèrent alors les ateliers et s’affranchirent des préceptes de l’académie  afin de s’installer dans les bals (Renoir), les opéras (Degas), les plages (Cassatt) ou encore la nature (Monet). Finies les références héllénistes et chrétiennes, place aux gens, aux vrais, au peuple et à sa culture.

Renoir, Déjeuner des Canotiers (1881)

Le dessin perdit alors sa prédominance au profit de la couleur, auparavant négligée et méprisée comme simple élément accessoire. Celle-ci devint progressivement l’emblème de la subjectivité et donc un nouveau terrain d’expérimentation. Des artistes comme Van gogh et Monet bouleversèrent encore plus les règles de la figuration en diluant la réalité dans un bain de couleurs terriblement outrageant pour les gardiens du classicisme.

Monet, Jardin Japonais (1923)

Mais le coup de grâce vint de Provence, d’Aix en Provence plus exactement, et de son peintre emblématique: Cézanne. Cet ancien impressionniste choisit d’aller encore plus loin en « traitant la nature par le cylindre, la sphère et le cône« , anticipant ainsi les abstractions surréalistes à venir. Le dessin, qui autrefois cherchait à retranscrire le plus fidèlement possible la réalité, la déformait soudain sans le moindre égard, et trahissait son éternelle fonction.

Cézanne, Le Mont Sainte-Victoire (1904)

Considérablement influencé par le style de Cézanne, Picasso étendit sa logique en développant un courant centré sur cette domination de l’abstraction géométrique, le bien nommé cubisme, et peignit en 1907 l’oeuvre fondatrice du modernisme: les demoiselles d’Avignon. Dès lors plus même de référence à une réalité visible, ni même perceptible, l’art posa comme mission première de mettre l’inexprimable en formes. Et alors que l’Académie, autrefois si puissante, voyait ses préceptes minés par les audaces de quelques groupes indépendants, les avant-gardes imposaient leur propre philosophie basée sur  l’expérimentation, la subjectivité, et l’abstraction pure et définissaient ainsi une nouvelle forme de création, un nouveau langage: le modernisme.

Picasso, Les Demoiselles d’Avignon  (1907)

Le 20ème siècle entrait ainsi dans la modernité pour le meilleur, comme pour le pire…

A suivre…

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Cette article a été publié sur le blog Popism propulsé par HumGum!

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