1906 marqua une rupture définitive dans l’histoire de l’art, l’année 0 d’une nouvelle ère balayant les vieilles conventions académiques du revers d’un pinceau subversif et résolu à peindre une nouvelle page de l’histoire de la création. Après la longue domination de l’académisme, entamée par un groupe qualifié d’impressionnistes en raison de leurs oeuvres traduisant leurs impressions soudaines, une période neuve s’amorça, libérée du carcan religieux et mythologique. Car dans le même temps les hommes, forts d’une maîtrise nouvelle de leur environnement grâce à une science en plein essor, se parèrent d’ambitions pharaoniques que des thèses comme le marxisme ou le positivisme encouragèrent très fortement. La révolution devint ainsi le moyen d’accoucher d’un monde neuf, purifié de l’obscurantisme religieux et des rigidités morales ayant trop longtemps bridé son émancipation. Ces bouleversements artistiques, scientifiques et politiques accouchèrent d’une nouvelle génération d’artistes convaincus de la nécessité de transformer la société et d’oeuvrer à l’avènement de l’Utopie, du Grand Récit (bien souvent le communisme); Vint le temps des avant-gardes, de la marge et de l’espoir d’un monde nouveau…Jusqu’à l’avènement du nazisme et du fascisme, l’anti-thèse même.


En se plaçant contre l’art académique, les artistes devinrent avant-gardistes et, comme les avant-gardes d’une armée, partirent à la découverte de territoires inconnus inspirés par l’onirisme et la Révolution. Le premier à user de ce terme fut Claude Henri de Saint-Simon, l’un des inventeurs du concept de socialisme, en des termes vraiment exaltés:

« L’Art, expression de la Société, exprime, dans son essor le plus élevé, les tendances sociales les plus avancées ; il est le précurseur et le révélateur. Or, pour savoir si l’art remplit dignement son rôle d’initiateur, si l’artiste est bien à l’avant-garde, il est nécessaire de savoir où va l’Humanité, quelle est la destinée de l’Espèce. »

Parallèlement au bouillonnement artistique remuant l’Europe dès la fin du 19ème siècle, un médecin neurologue autrichois un peu grivois fonda une nouvelle discipline basée sur l’étude des rêves, des non-dits, et des erreurs de langage. Son nom? Freud, Sigmund Freud. Celui-ci situa la vérité de chacun au plus profond de son âme, par delà ses tabous, au niveau de ses songes, dans une zone nommée l’Inconscient.

Dont acte, les avant-gardes cherchèrent alors à apporter une esthétique au non présentable au travers de différentes chapelles regroupant des techniques toutes particulières.

Le Cubisme

Précurseur, ce mouvement suivit l’injonction de Cézanne, « traiter la nature par la sphère, le cylindre et le cône », en reflétant l’essor des mathématiques, le développement de la mécanique quantique et de la relativité du génial Einstein. Picasso et Braque esquissèrent les contours d’une école inspirée par les arts africains et océaniens, la géométrie, et les gammes de ton gris-brun. Les références à la réalité se retrouvèrent noyées dans l’épurement de formes dont on ignore si elles proviennent du cerveau fécond d’un artiste ou de celui sinueux d’un mathématicien (la même chose?). Mais pour les cubistes « la seule erreur en art c’est l’imitation », et ce fut avec plaisir qu’ils créèrent des associations inquiétantes faisant référence à la culture populaire (les demoiselles d’Avignon ne dansent pas sur le pont mais attendent le client). Ce mouvement, qui perdurera plusieurs décennies, se diffusa un peu partout dans le monde, et particulièrement en Russie qui s’inspira de ses audaces picturales.

 

L’avant-garde russe

La Russie, depuis toujours admirative de la culture française, prit une énorme claque lorsque le vent des steppes lui apporta le souffle des avant-gardes. Convaincue de la nécessité d’amorcer un tournant dans l’art, ses artistes abandonnèrent le réalisme pour rejoindre la quête moderne du renouvellement artistique. Kandinsky avec les couleurs, Malévitch avec les formes, la Russie apporta un sacré parpaing à l’édifice commun. La couleur ne refléta soudain plus la réalité: les chevaux devenaient bleus (le cheval bleu constitua un mouvement précurseur de l’expressionnisme) tandis que les formes dessinaient de pures abstractions sans aucunes références extérieures, le tout à une époque où le LSD n’existait pas encore.

Les 15 premières années du 20ème siècle virent donc éclore un art définitivement affranchi des rigidités d’une académie réactionnaire, s’autorisant toutes les audaces. Les lettres se mirent également à délirer sous la plume de l’ambassadeur des avant-gardes, j’ai nommé Guillaume Apollinaire. Sa technique du Calligramme consistant à écrire des poèmes en forme de dessin, et non plus de strophes, bouscula le ronron littérature jusqu’alors restreint par le carcan de la tradition (sans parler de sa plume surréalistiquement splendide).

Puis survinrent deux évènements majeurs: la 1ère Guerre Mondiale et la Révolution Russe. Les hommes comprirent alors que les rêves et les cauchemars pouvaient s’incarner dans la réalité, une réalité dépassant parfois les anticipations les plus folles. L’industrie permettait à la guerre de décimer des millions d’hommes et une poignée d’avant-gardes pouvait renverser une dynastie vieille de plusieurs siècles. Tout devint possible, le 20ème siècle allait permettre la création d’une société complètement renouvelée dans ses formes, avec l’aide de ses artistes.  Marx et Freud devinrent ainsi les deux figures majeures des avant-gardes et de son nouveau chef de file et mentor: André Breton

Le Surréalisme

« automatisme psychique pur, par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie. » André Breton, Manifeste du Surréalisme (1924)

L’art moderne trouve là sa meilleure définition et l’exposition la plus pertinente de ses prérogatives: exalter la folie, se défaire de toute règle, abolir la régence de critères esthétiques, et laisser aller son imagination. Breton prêcha ici l’exact opposé de l’Académie en son temps en lançant un appel dont l’echo se fit entendre partout en Europe. Salvador Dali et René Magritte, influencés par la philosophie surréaliste, commencèrent à peindre des oeuvres parsemés d’éléments étrangement incongrus. En détournant des éléments de leur contexte, comme lors d’un rêve, ces artistes posèrent les bases du fonctionnement de l’art Pop.

Dans ce contexte émergea un court, mais majeur, courant artistique dont la philosophie anarchiste inspira Marcel Duchamps, le père de l’art pop:

le Dadaisme

Le terme Dada naquit en 1916 à Zurich, dans un bar plus exactement (comme beaucoup de mouvements d’ailleurs!), et au café Voltaire encore plus exactement. Tristan Tzara, l’un de ses fondateurs le définit ainsi:

« ni un dogme, ni une école, mais plutôt une constellation d’individus et de facettes libres »

Le ton était donné: place à l’humour, la dérision et le détournement des convenances. Dada ressembla à une philosophie, un état d’esprit à adopter pour créer en toute liberté. Et en toute dérision.

 

Cliquer ici pour voir la vidéo.


Cependant un pays ne rigolait pas vraiment, noyé sous l’inflation et la pauvreté gangrenant l’ensemble de la société. Et alors que l’art moderne cherchait à traduire les rêves, l’Allemagne parlait de ses cauchemars.

L’expressionisme

Fondé en réaction contre l’impressionnisme français, l’expressionnisme constitua un cri, un hurlement suscité par les angoisses et les peurs d’une société envahie par les doutes et les fantasmes. L’Allemagne défaite, humiliée, traumatisée par d’inutiles pertes humaines durant la 1ère Guerre Mondiale, nourrit une frustrations terrible avec l’art comme sombre reflet. Munch donna d’ailleurs une esthétique à ce cri, et Fritz Lang utilisa un art nouveau, le cinéma, pour mettre en scène les antagonismes de classe scindant son pays dans le film Métropolis. L’Expressionnisme devint alors un langage usant de l’esthétique surréaliste pour mettre en image les doutes d’une génération traumatisée par la guerre et inquiétée par une crise économique aux effets ravageurs.

 

Cliquer ici pour voir la vidéo.


Alors que l’art prônait de nouvelles formes d’expressions, l’Europe sombrait dans une forme inédite de gouvernance politique, marquée par l’autoritarisme et la mise au pas de la création sous toute ses formes. Les avant-gardes, menacées en raison de leurs affinités marxistes et leurs injonctions libertaires, s’exilèrent en masse en direction d’une terre particulièrement attachée à la liberté d’expression: les Etats-Unis. Alors que l’Europe perdait ses avant-gardes, une nouvelle ère s’ouvrait, et une nouvelle guerre éclatait: la 2nde Guerre Mondiale.

 


 

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